Le matin, je dois traverser de part en part la Grande Rue de Besançon.
Le midi, quand je vais manger, je dois traverser de part en part la Grande Rue de Besançon.
Le soir, quand je rentre chez moi, je dois traverser de part en part la Grande Rue de Besançon.
Et à chaque fois, je suis pris d'une légère angoisse car je sais qu'à un moment ou à un autre sur mon trajet, ILS m'attendent.
Lorsque j'arrive vers la Place St Pierre, je sais que je serai bientôt à leur merci. Ils rôdent, avides d'une nouvelle victime, prêts à me bondir dessus lorsque je passe à leur portée.
ILS ...
C'est les jeunes qui bossent pour l'humanitaire.
Toute la journée, par groupe de trois, ou plus, ils bloquent un pan de la rue, et malheur à ceux qui doivent emprunter l'itinéraire maudit qui permet de se rendre à Monoprix car sans la moindre
pitié, ils se feront accoster par un "Vous avez deux petites minutes à m'accorder ?".
C'est jamais les mêmes. Des fois c'est la Croix Rouge, des fois c'est Médecins du Monde, des fois c'est un collectif qui vend des cartes postales 10€ pour aider des jeunes de banlieue. A ce prix
là, ils pourraient fournir le timbre, l'enveloppe et une petite pipe avec quand même.
Et en ce moment, c'est des gens de Aides, l'association contre le Sida.
Je les croise environ quatre fois par jour, 6 jours par semaine, depuis deux mois. Et à chaque fois, ils me demandent si j'ai pas quelques minutes à leur accorder. Une fois, j'ai répondu oui, en me
disant "C'est comme la varicelle, autant la chopper un bon coup pour être tranquille après."
Mais non. Être physionomiste ne fait pas partie des critères d'embauches. C'est déjà arrivé que la même personne me demande trois fois dans la même journée de bien vouloir l'écouter.
Ce soir, je rentrais du boulot, crevé, le dos vrillé par des courbatures de merde qui me font ressembler à Cristopher Reeves mort, je souhaitait regagner mon lit le plus vite possible quand
soudain, une jeune fille de la vingtaine qui affichait sur son visage un "Je fais ce métier pas pour la thune, mais parce que j'aime vraiment pas le Sida, quoi", me demande avec un grand sourire
:
"Vous avez quelques minutes à m'accorder pour l'association de lutte contre le Sida ?"
Grand silence intérieur. Hésitation. La violence ? Non, la pauvre. Elle ne mérite pas de prendre pour tous les autres. La méchanceté ? A quoi bon. Pour être un connard de plus dans sa longue
journée de "Foutez moi la paix ?" Non. Là, j'en ai vraiment ras le caisson. Il faut faire quelque chose. Il faut que je marque le coup ...
Je souris.
Je réponds :
" Non merci, je l'ai déjà."
Et je poursuis ma route, souriant, laissant derrière moi une jeune fille médusée.
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